Par Zakaria Bahtout | Responsable des programmes ITPC-MENA

Dans la préparation du 8ᵉ Cycle de Subvention du Fonds Mondial GC8, la participation communautaire risque trop souvent d’être réduite à une formalité administrative. Les récentes expériences menées par ITPC MENA et ces partenaires au Maroc et en Tunisie démontrent qu’une autre voie est possible : financer la légitimité en transformant la parole du terrain en une ingénierie probatoire et budgétaire. Retour sur une démarche novatrice appelée à devenir un benchmark régional, de Tanger à Tunis.. et bientôt Nouakchott.

Dépasser l’incantation communautaire

L’architecture du Fonds Mondial repose sur un principe structurant : le dialogue pays doit intégrer, de façon vérifiable, la voix des populations clés et des communautés affectées dans la définition des priorités de santé.

Pourtant, un paradoxe persiste. Trop souvent, la contribution communautaire reste abordée comme un « supplément d’âme » ou une clause de conformité politique. On consulte par obligation, puis la parole des acteurs de terrain s’évapore dans la complexité des arbitrages budgétaires et des comités techniques.

Il est temps de changer de paradigme : la voix des communautés n’est pas une donnée d’ambiance, c’est un intrant décisionnel et un levier d’efficience programmatique.

C’est précisément pour lever ce verrou que des exercices de dialogue structuré ont été déployés au Maroc et en Tunisie dans le cadre de la préparation au 8ᵉ Cycle de Subvention [GC8/CS8, 2027-2029].

Deux modèles, une même rigueur

Comment transforme-t-on la légitimité du terrain en priorité budgétaire non négociable ? Les expériences que nous avons menées à Tanger et à Tunis apportent une réponse concrète appuyée sur des faits.

1. Le modèle marocain : la force du scoring multicritère

Déployé les 28 et 29 avril 2026 autour de 30 parties prenantes, l’exercice de Tanger a fait le pari de l’appropriation méthodologique.

Pour dépasser les revendications éparses, les participants ont appuyé leurs arbitrages sur une matrice de scoring pondéré croisant trois exigences, adoptées par les communautaires :

  • 40 % de pertinence épidémiologique et d’alignement sur les Plans Stratégiques Nationaux ;
  • 35 % de faisabilité technique au regard des modules du Fonds Mondial ;
  • 25 % d’intensité de la voix communautaire.

Résultat | Une liste consolidée de 20 priorités stratégiques — chaîne d’approvisionnement, prévention combinée, gouvernance — affinée et sécurisée par un cycle de webinaires post-atelier.

2. Le modèle tunisien : la chaîne de valeur probatoire

À Tunis, le 26 juin 2026, l’innovation a porté sur la traçabilité et à l’usage des données communautaires.

Chaque donnée issue de l’observatoire communautaire FORSS — méconnaissance de la PrEP, discriminations en milieu de soins, ruptures dans la cascade de prévention — a été formellement adossée à une ligne budgétaire ou un module technique de la Demande de Financement.

Résultat | Une matrice de 10 priorités communautaires, hiérarchisées selon quatre critères stricts de recevabilité :

  • caractère actionnable ;
  • preuve issue du terrain ;
  • ancrage dans une directive ;
  • risque démontré.

Les 3 clés de voûte d’un dialogue performant

L’analyse comparée de ces deux dispositifs fait ressortir trois invariants transposables à tout contexte national de préparation au Fonds Mondial.

1. L’ancrage institutionnel MCP

L’exercice doit s’inscrire directement dans le plan de travail officiel du comité de préparation, avec la participation des représentants communautaires siégeant au Mécanisme de Coordination Pays. C’est la condition sine qua non pour que la parole devienne un intrant décisionnel.

2. La chaîne de valeur probatoire

Rompre avec le témoignage isolé pour construire une traçabilité méthodique entre donnée de terrain, critère de recevabilité et demande budgétaire, notamment pour l’annexe Droits Humains et Genre.

3. La continuité opérationnelle

Concevoir le dialogue non comme un événement ponctuel, mais comme un processus continu, séquencé par des feuilles de route, des webinaires et la désignation de porte-voix pour les fenêtres de soumission.

Une méthodologie régionale éprouvée prête à être dupliquée

Portés par ITPC-MENA, aux côtés de l’ALCS et du CNSC au Maroc, ainsi que de l’ATL MST Sida et du programme FORSS en Tunisie, ces exercices constituent pour le Hub Régional d’Apprentissage MENA un socle méthodologique capitalisable : toolkits bilingues arabe/français, matrices de scoring et protocoles d’animation.

Prochaine terre d’application : la Mauritanie.

Ce troisième contexte national permettra de tester la robustesse de cette ingénierie et d’en affiner les paramètres.

Car l’ambition dépasse la simple juxtaposition d’ateliers : il s’agit d’institutionnaliser le dialogue communautaire structuré comme une composante systématique — et non discrétionnaire — de chaque cycle de préparation dans la région MENA.

Financer la légitimité n’est pas un coût administratif additionnel. C’est un investissement dans la solidité de toute la réponse nationale aux pandémies.

Cet article s’appuie sur les enseignements de l’Atelier National de Dialogue Communautaire VIH-TB (Tanger, 28-29 avril 2026) et du Dialogue communautaire GC8 (Tunis, 26 juin 2026), organisés avec le soutien du Small Grant GC8 du Hub Régional d’Apprentissage MENA d’ITPC-MENA.

Contact | zakaria.bahtout@itpcmena.org